Si l’année 68 apparait comme une année révolutionnaire à l’échelle de l’Occident, Frederick Wiseman filma durant un mois un lycée de Philadelphie qui a semblé hermétique aux changements sociaux auxquels on pense souvent. Le film a la forme des autres de Wiseman : le montage mosaïque semble représenter une journée complète et les choix de mise en scène et de gradation des plans ainsi que leur ordre construisent le film tout en l’inscrivant dans une continuité propre a sa carrière.
A première vue le film semble montrer de manière brute le quotidien dans le lycée, sans jamais faire de commentaires ni sur le lycée ni sur le système éducatif qui l’organise. Tous les questionnements se retrouvant dans le film naissent des images et de leurs symbolismes. Les figures d’autorités sont très présentes et contraignantes, on y retrouve des valeurs méritocrates, les déterminismes sociaux, le sexisme, un encouragement à participer à la guerre du Vietnam ou la conquête spatiale. Sans jamais en faire un discours explicite, la mise en scène du film retracent tous les paradoxes entre le discours mis en avant par le lycée et l’époque accompagnée de ses changements sociaux.
A travers tous ces paradoxes, Wiseman se positionne. Il montre tout au long du film le rapport aux figures d’autorité qui se retrouve chez tout le personnel du lycée et qui condamnent illégitimement de nombreux élèves tout au long du film. Certains passages témoignent cependant d’une volonté de certains élèves de s’émanciper des valeurs que certains qualifient de « poubelle morale ». Ces scènes, en plus d’être rares, ramènent toujours ces élèves à leur condition. Le rapport de force est toujours présent et annule tous les dialogues envisagés entre les différentes hiérarchies du lycée.
Une des caractéristiques du lycée est non pas d’aborder des phénomènes politiques mais de créer un nouveau regard face à ceux qui marquent le pays. Ils sont évoqués mais c’est toujours pour les ignorer, les adoucir ou en vanter certains. C’est particulièrement sur la fin du film que l’on a affaire à une des scènes les plus troublantes. La guerre du Vietnam est vue comme un exploit. A travers la lecture d’une lettre d’un ancien élève parti au Vietnam et qu’y risque d’y mourir, il est présenté comme un modèle et une preuve d’un établissement formateur. On y retrouve une forme de complaisance trop grande par rapport à la violence de la réalité qui est décrite, le tout sous les applaudissements qui appuient ces propos. Les rapports de classe bien que présents et visibles ne seront jamais un sujet à part entière puisque le lycée est un entre-soi. Ces rapports ressortent car ils organisent une partie de la vie du lycée.
Nous comprenons quel monde représente cet établissement dès la première scène, la seule à ne pas prendre place au sein du lieu. Le film s’ouvre sur le morceau Sittin on the dock d’Otis Redding. C’est la seule musique que Wiseman a ajouté à ses films de toute sa carrière. Les premiers plans font quitter les centres villes qui sont les endroits les plus pauvres des Etats-Unis pour que le trajet aboutisse à North East, le lycée constitué d’élèves de classes supérieures, blanches, ou ne sont scolarisé que quatre élèves noirs sur mille élèves. Le racisme y est d’ailleurs reconnu et très présent, un professeur se permet de demander si les élèves accepteraient d’être dans une classe avec des élèves noirs en prétextant qu’il ne faut pas avoir honte de répondre. Avec subtilité, Wiseman fait le choix de ne pas montrer tous les élèves de la classe afin de ne pas correspondre à l’aspect sociologique qui lui est attribué et montre que la réponse a finalement peu d’importance. Il ne cherche pas forcément à orienter le regard du spectateur. La morale et les valeurs du lycée semblent alors transpercer l’écran sans qu’il n’y semble être pour quelque chose.
Comme dans tous les autres films du réalisateur, le spectateur se fraye son chemin à partir des images qui lui sont données, toujours avec une sorte de neutralité dans sa réalisation documentaire. Si bien qu’à l’époque aucun des membres du personnel n’avait vu de problème avec le film, c’est après les critiques sur le film que certains ont commencé à se rendre compte de la bulle dans laquelle le lycée est plongée. Le constat des codes conservateurs et pro-guerre propre au lycée est une évidence pour quiconque le regardant avec un œil extérieur. Wiseman décrit toujours les gens qu’il filme comme continuant de faire leur vie, c’est aussi probablement le cas du film. Leur rôle est orienté par le conditionnement propre au lycée. Une seule scène du film semble sortir de cette conception lors de la discussion dans le club de cinéma. C’est la seule scène où des élèves formulent des critiques sur le lycée et sur sa morale. Certains semblent profiter du fait que cet instant soit filmé pour formuler les critiques, comme si la caméra accentuait le désir d’expression des quelques élèves qui sont plus atypiques que les autres.