Wang Bing est un cinéaste chinois connu pour sa radicalité et son exigence ainsi que sa maîtrise du cinéma documentaire depuis son premier long-métrage monumental de plus de 9 heures, A l’ouest des rails.
A la Folie est un long-métrage documentaire de près de 4 heures, prenant place dans un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la Chine, précisément au troisième étage, dont l’intérêt est porté sur les patients et les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. On pense évidemment au film de Frederick Wiseman, Titicut Follies, ayant également lieu dans un endroit clos. Bien qu’ils se rejoignent, les deux films proposent chacun un parti pris différent ainsi qu’une singularité qui leur est propre. En effet, Wiseman s’intéressant davantage aux rouages de l’institution, Wang Bing met l’accent sur le quotidien éternellement monotone des patients, dans lequel les occupations se limitent à la télévision, à s’assoir sur un banc ou parfois à un footing nocturne.
Wang Bing se sert d’un éclairage brut et non idéalisé, presque d’un amateurisme noble, afin de rendre compte, le plus concrètement possible et sans artifice, du lieu de vie des internés. La mise en scène s’adapte et se construit selon la personne filmée, ce qui permet à la fois le plan fixe ou encore les longs travellings. Comme la tentative de plan séquence de la course du joggeur, parfois rattrapé par le réel. Par exemple, Wang Bing consacre autant de temps à la nuit qu’au jour, ce qui change la dynamique de la caméra. Il enregistre ceux qui ne cessent de gesticuler dans leur lit, qui ne savent pas dormir ou qui remettent leur chaussure 3 fois pour laisser le temps au spectateur de voir et comprendre leur mode de vie. Leur seul liberté est de tourner dans le couloir (cage) en dehors des chambres. Dans ces moments de promenade, Wang Bing prend sa caméra au torse pour pouvoir les suivre le plus longtemps possible dans leur errance cyclique, circulaire et répétitive.
Quand une nouvelle personne apparaît, Wang Bing indique leur temps d’enfermement sans y joindre la cause, afin de ne pas laisser la possibilité d’un jugement de valeur ou d’un regard biaisé. Il ne révèle qu’à la fin, sans pointer les concernés, les différentes raison qui amènent certaines personnes à se retrouver là, de la dépression nerveuse à la criminalité. Le film montre ses patients sous tous leurs aspect, aussi bien dans une absence de pudeur que dans un certain rapprochement des individus entre eux. Rien d’homosexuel, plutôt un besoin d’amour mutuel qui naît de la froideur des médecins ainsi que de l’enfermement « qui rend malade ». Wang Bing n’omet rien, de la nudité à l’action d’uriner en passant par des attouchements à travers les grilles, et en ressort la perception d’une certaine déshumanisation des patients dû à leur traitement. Un traitement assommant qui se limite à des piqures ou des cachets. Un certain conditionnement qui se matérialise lorsqu’un interné est libéré pendant une dizaine de jours. Wang Bing le filme de la même manière qu’à l’hôpital et, hormis l’environnement, il semble toujours agir comme si il était. Il ne sait plus où est sa place et au lieu de le mener une énième fois à son lit, son errance jusqu’au bout de la nuit le mène à l’obscurité totale.
Avec A la folie, Wang Bing poursuit son ambition esthétique et sa quête de montrer les oubliés de l’histoire de Chine.