Chantal Akerman, 145, Russie, 1993, Europe de l’Est :
Observer. Tel est le premier mot qui me vient à l’esprit lorsqu’il s’agit de parler de ce que je considère comme l’une des cinéastes féminines les plus talentueuses de l’histoire du cinéma, si ce n’est celle pour qui j’ai le plus d’admiration, j’ai nommé Chantal Akerman. D’Est fait partie de ces films de cinématographe au sens où l’entend Robert Bresson, c’est-à-dire un moyen de découverte du monde et de l’homme. En une succession de plans de la ville, de la campagne, de gens qui marchent, dansent et mangent sans commentaire, le dispositif esthétique établi par Akerman à base de plans fixes et de travellings suffisamment long pour nous permettre la contemplation de ses images de façon optimale durant presque 2 heures, a tout d’une démarche très naturaliste. Assez similaire dans sa construction que News From Home ou encore Toute une Nuit, la cinéaste belge filme la vie et nous invite à prendre le temps de regarder ce que la plupart des gens n’ont ou ne prennent pas le temps de voir. Que ce soit la ville agitée de nuit, dépeuplée à l’aube, d’intérieur des maisons, le calme campagnard et les routes hivernales russes enneigées, c’est une véritable ode à ce qui constitue notre planète qu’offre ici Akerman. Pratiquement sans artifice musical, à l’exception d’un travelling ou deux, encore que cela ne semble pas interdit puisque Bresson lui-même ne se privera d’utiliser Schubert dans Au Hasard Balthazar par exemple, on pourra en déduire que ce qui fait la symphonie du monde c’est l’Homme, j’entends plus largement les automobiles, les tracteurs, les annonces de gare, les conversations et les pas du peuple.
De toutes ces variétés montrées, le film ne devient, paradoxalement, jamais réellement répétitif. Grâce aux peintures de Brueghel mises en mouvement quand les enfants s’amusent sur le verglas, à la fascination et la beauté d’entendre des langues dont on ne comprend rien, majoritairement russe ici en l’occurrence, non pas comme Jacques Tati nous le montre dans Playtime comme moyen d’exprimer cette éternelle impossibilité résidant entre les êtres à se faire pleinement comprendre, mais comme pure plaisir auditif et comme trésor que ce que c’est que d’être soumis aux sonorités d’une langue étrangère. Akerman nous ramène aux sources en permettant au spectateur de ressentir et de voir ce qui, dans la société actuelle du smartphone on a tendance à oublier ; la salle d’attente, le travail agricole, les longues marches. La réalisatrice nous renvoie, d’un geste éloquent, à de telles simplicités que ça en fait un film profondément humain à la touche poignante, caresser du regard le temps d’un plan une jeune fille qui se maquille, la solitude de la retraite ou de simples personnes boire leur café, couper le pain.
Bien que la caméra à ce rôle de « simplement » capter des instants de vie et d’en témoigner sans aucun scénario ni trajectoire de personnage, je me suis à titre personnel parfois reconnu à travers celle-ci. Comme n’importe qui allant au travail le matin ou revenant à la maison le soir, on voit des gens passer, on y fait attention qu’à moitié, où ils vont ? qu’est-ce qu’ils pensent ? de quoi ils parlent ? On ne le saura jamais, on ne les reverra jamais. Cette sensation-là, je ne peux la retrouver qu’avec les films de Chantal Akerman, de la manière qu’elle seule peut les faire, concernée indéniablement par le réel et les mouvements du corps ; danse en soirée d’anniversaire ou la performance intégrale de la violoncelliste qui clôt pratiquement le long-métrage.
Je pense considérer que D’Est fait partie de ces expériences cinématographiques que chacun devrait faire l’effort de prendre le temps de voir une fois dans sa vie. Merci Madame Akerman.
Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Un Certain Cinéma. Si vous continuez à utiliser ce site, nous supposerons que vous en êtes satisfait.