UN CERTAIN CINEMA

[CRITIQUE] Le Mystère Koumiko, de Chris Marker (1965)

Lors d’un voyage au Japon pour Les Jeux Olympiques de 1964, Chris Marker rencontre Koumiko, une jeune femme, et décide de faire son film sur elle.

Chris Marker a ce don que chaque revisionnage d’un de ses films sera une redécouverte complète à chaque fois. Des nouvelles choses que l’on n’avait pas vu avant, des réinterprétations, voir même, un tout autre film par rapport à ce dont on pensait. Tout cela est assez évident quand on connaît un tant soit peu l’œuvre du cinéaste mais, Marker étant grand représentant du phénomène, repointez du doigt ce que l’on gagne à revoir ses créations, me semble tout à fait bienvenu tant la liberté laissée au spectateur pour recevoir les images est conséquente. Ce sera donc un point de vue parmi les milliers possibles, en tout cas au stade de la deuxième vision du film. Le Mystère Koumiko, sans faire partie de ses œuvres majeures, est une capsule Markerienne de 45 minutes absolument savoureuse que, personnellement, je regroupe parmi mes films favoris de l’auteur.  

D’entrée de jeu, au lieu de rencontre des jeux olympiques de Tokyo, l’individuel et le collectif seront mêlés. Un dispositif qui parcourra non pas seulement le film en question, mais la plupart des films du réalisateur. En effet, les plans sur les coureurs, sur la foule ou focus, de près ou de loin, sur Koumiko auront nombre plus ou moins équivalent. Les bases de ce qui suivra sont posées. La coïncidence d’avoir rencontré la femme qui donne son nom au film aux jeux olympiques est particulièrement succulente quand on sait que Marker, en montrant des parties du globe, arrive souvent à des résultats au propos assez universel, le parallèle est directement fait : le tournage a lieu à Tokyo mais cela concerne toutes les nations, le monde.

Marker ayant voyagé plus d’un an au Japon (plusieurs fois) avec à l’arrivée des films, un livre et des photos à n’en plus compter, sa fascination pour « les petits riens japonais » qu’il filme est contagieux pour le spectateur rendant envoutant, d’emblée, ce que l’on voit à l’écran. A commencer par la rayonnante protagoniste du film, dont l’entretien mis en scène fait partie du cœur du métrage. Marker l’enregistre flânant dans les rues de Tokyo, allant au temple, prenant un verre ou le train et nous donne tout le temps d’admirer jusqu’aux plis de son visage quand elle sourit, les grimaces et surtout les yeux – de chat – de la japonaise nous la rendant éminemment familière. Avec en fond et charme supplémentaire, notre Koumiko parlant français avec l’accent japonais tout du long, que demander de plus ?

En ressort donc une entrevue pour ma part passionnante. Par exemple, après une brève présentation de la femme arrive la question des mannequins dans les magasins de moins en moins typés et stylisés japonais. Selon Koumiko ce serait dû à la mode de :  « ne pas faire japonais fait vendre », on peut donc penser à une certaine américanisation du pays, voir plus loin, symbiose architecturales de grandes métropoles mondiales, qui, avec leurs hautes tours et leurs néons pourraient commencer à perdre leur identité, ou bien faire union. Marker fait le choix très malin de faire une séquence dans laquelle il montre un Japon moderne aux influences occidentales sous fond de musique de théâtre kabuki, distorsion superbe pour signifier la présence toujours solide de leur propre culture et même de l’équilibre solide entre les deux. Cela rejoint ce que disait G.Deleuze dans son abécédaire à propos des japonais, par le sens de l’adresse, ils perçoivent d’abord le pourtour, l’horizon ; le monde puis eux-mêmes. Koumiko enchaîne plus tard en disant que la beauté japonaise se trouve dans les enfants, un regard donc non manichéen de sa société en ceci que la naissance, la fertilité fait l’élégance du pays, on peut voir là un message optimiste pour l’avenir. Marker interrogera ensuite le sujet de la violence au sein du pays, elle lui répondra qu’elle y est omniprésente et ça, depuis le début. S’en suivra une scène génialement et volontairement, du moins comme je l’ai ressenti, trop longue d’entrainements et de combats de kendo. Comme pour signifier la présence de la violence dans leur culture traditionnelle, comme si c’était quelque chose d’encré dès les fondements, jusqu’à nous lasser par son trop plein. Subtile et brillante manière de mettre en scène les mots de son interlocutrice.

Le Mystère Koumiko c’est tout ça mais aussi et surtout une expérience poétique de tout instant comme seul Chris Marker sait les faire. Un voyage au sens propre comme au figuré dans la mémoire et les souvenirs des gens. On peut évidemment y voir une amorce de Sans Soleil mais ce serait réducteur, le film a son identité propre et force est de constater que ce genre de brefs instants, cette poésie cinématographique à la sauce Chris Marker, on en voudrait tous les jours.

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