UN CERTAIN CINEMA

[CRITIQUE] Théorème, de
Pier Paolo Pasolini (1968)

Un jeune homme d’une étrange beauté s’introduit dans une famille bourgeoise. Le père, la mère, le fils et la fille succombent à son charme. Son départ impromptu ébranle tous les membres de la famille.

Pier Paolo Pasolini est un cinéaste qui s’est toujours situé en marge de la production cinématographique italienne, de par son esthétique, ses thématiques et sa manière de faire du cinéma. Le film dont il est question ici ne fait pas exception puisqu’il fut rejeté par beaucoup, notamment des catholiques, bien qu’il reçoive tout de même des éloges provenant du même camp. C’est toute l’ambiguïté, voir la mysticité de l’auteur qui se joue là.

En effet, Théorème met en scène une famille bourgeoise, froide, suivant les règles de l’ordre établi avec un profond vide intérieur, sinon existentiel, en son sein, et presqu’une méconnaissance d’aimer. Le film s’établit en longs silences, en regards provoquant la montée du désir vis-à-vis de la figure presque archangélique du nouvel arrivant. Plus d’actes s’avèrent finalement être suggérés que montrés, malgré une certaine crudité, amenant le long-métrage à une grande pureté. Il a par ailleurs été révélé que seulement 923 mots soient prononcés au cours de ces quelques 90 minutes. Un tout qui fait la complexité, la radicalité et la grandeur de l’œuvre.

Cet homme qui fait donc la convoitise de tous les membres de la famille jusqu’à la servante, permet à ceux-ci d’exprimer leur refoulement et ainsi de comprendre leur « moi » intrinsèque. C’est pour cette raison que le départ de cet homme provoque une souffrance différente pour chacun. Cette sorte de première perte, voir tragédie, se manifeste de manières distinctes pour chaque protagoniste, et de cette expérience douloureuse, chacun emprunte son propre chemin pour la surmonter.

Tout d’abord la jeune fille, qui d’après la mère était très soucieuse de sa famille, rencontre son premier amour et aime pour la première fois, dans le sens du couple. Elle lui affirme être la révélation et signification de sa vie et est celle qui réagit de la manière la plus tragique à la perte de l’être cher ; empêcher de son émancipation de femme et du cocon familial, elle est prise de paralysie ne pouvant surmonter l’épreuve et finit internée.

Vient ensuite le frère, qui révèle avoir trouvé en quoi il se distinguait des autres grâce au nouvel arrivant. Il devient alors artiste, les deleuziens pourront y voir l’aboutissement des signes dont la première étape commence par une douleur et termine sur l’artistique. Il fait d’ailleurs sa propre introspection au travail de ses premiers jets : « l’auteur est un idiot frissonnant, un petit minable qui vit dans le hasard et le risque, déshonoré comme un enfant, sa vie se réduit à la mélancolie et au ridicule d’un être qui vit dans l’impression d’avoir perdu quelque chose pour toujours. »  Il se met à peindre et fait signifier le bleu comme couleur du souvenir, dont sa première réelle toile en est couverte, la couleur s’occupe d’être une tache dans la deuxième. La rédemption peut commencer à faire son chemin grâce à l’art.

La mère quant à elle, semble avoir fait la découverte du réel plaisir charnel, qu’elle refuse à son mari par ailleurs. Après la disparition du visiteur, elle décide d’aller chasser des proies dans la ville afin de retrouver les sensations vécues, avec peut-être une conception de l’amour qui résiderait, ou se réduirait maintenant dans la copulation. Semblant insatisfaite de ses plusieurs nouvelles tentatives de passion et aventures passionnelles, elle s’en remet à Dieu, dernier remède à son désespoir.

Le père est probablement le plus insondable de tous, son refoulement résiderait peut-être dans son homosexualité, clarifié par la scène dans la gare et sa façon de regarder le jeune garçon. Un changement aussi dans l’idéologie, un patron fier de son usine qui en vient à se demander s’il ne devrait pas la léguer à ses ouvriers, ce qui expliquerait la scène qui clos le film où celui-ci s’avance nu, n’affirmant plus son statut de classe, hurlant à plein poumons, hurlant peut-être l’affranchissement de son ancienne vie.

Reste la servante, qui elle aussi exprime des désirs en présence du visiteur. Bien que plus secrète sur les bénéfices de leur rencontre, elle décide tout de même de quitter la maison suite à la blessure due à l’absence imminente de l’hôte. Elle retourne s’installer dans ce qui parait être son village natal pour y commencer une sorte de trêve ; elle reste nuit et jour assise sur un banc sans pratiquement boire ni manger. La durée du segment est floue puisque les cheveux de l’ancienne servante sont devenus gris mais les scènes continuent de s’entremêler avec les autres personnages. Toujours est-il que celle-ci finit dans le ciel comme une élévation divine, pouvant se représenter comme sa rédemption. Elle décide, de fait, à la suite de cet évènement, semblant être près de la fin de sa vie, de s’enterrer vivante. Elle assure cependant que ses larmes, formant des flaques dans le chantier-synonyme de nouvelles structures, ne seront pas source de tristesse mais bien source de vie.

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