Au cours du 20e siècle, le cinéma de Hong Kong a prospéré dans un contexte politique complexe, alors que le Parti nationaliste chinois prédominait sur le continent et que Hong Kong était sous protectorat britannique. Cette dualité politique a été le creuset de la créativité cinématographique de Hong Kong, permettant une fusion unique d’influences chinoises et occidentales.
A travers cinq parties se dresse le portrait d’un centenaire de cinéma :
I/ De Shanghaï à Hong-Kong, un art en pleine mutation (1909-1949)
Avant toute chose, il est primordiale d’évoquer que les premières images en mouvement chinoises, nous viennent tout droit de l’Opéra chinois, sous pavillon britannique dès 1842. Shanghaï est très vite devenu le cœur de la culture chinoise. La ville vit pour le théâtre, la musique et maintenant le cinéma. Assez tôt, les premiers studios de cinéma ont ouvert leur porte dans cette ville, La Minxin est le premier et fut créer par Lai Man-wai, le père du cinéma hongkongais, en 1923. Il joue en 1913 dans le premier film de la colonie britannique : Zhuangzi teste sa femme, dans lequel il incarne une femme, en raison de la réticence à l’époque de donner des rôles aux femmes. Il est intéressant de regarder le documentaire Lai Man-Wai: Father of Hong Kong Cinema pour en apprendre davantage sur ce pilier du cinéma hongkongais.
Il ne faut pas attendre longtemps avant de voir débarquer dans les salles obscures, le genre phare du cinéma de ce pays : le Wu Xia Pian. Cependant à cette époque, son abondance dans les salles obscures lassent les spectateurs, qui vont préférer la comédie et les drames sur la société contemporaine. À l’instar du japon à la même époque avec la popularisation du Gendai Geki.
Dès 1931, l’invasion de la Chine par le Japon vient freiner la production cinématographique du pays. De nombreuses salles sont réduites en cendres à cause des bombes et bon nombre de chinois fuit le pays en direction d’Hong-Kong. D’autant plus que la nationalisation du cinéma, interdisant les producteurs de tourner des films autrement qu’en mandarin, exclue les cantonais du pays qui se sentent léser.
Hong-Kong étant sous le protectorat britannique, est le bon compromis. C’est à la fois une manière de contourner les interdictions du Kuomintang, mais aussi laisser libre court à l’imagination des auteurs, sans tenir compte de la censure.
Durant les années 30, Hong-Kong produit des films anti-japonais en réponse à leur expansionnisme en Asie. Notamment à partir de 1937, qui sonne le début de la guerre sino-japonaise (1937-1945), guerre intégrante de la seconde guerre mondiale.
Hong-Kong soutenant de tout cœur les habitants chinois depuis le massacre de Nankin (1937), dénonce les actes impérialistes japonais dans leurs nouvelles productions. Le cinéma devient une arme politique, servant à renforcer le morale de la population et à soutenir l’effort de guerre, tandis que la Chine entière était sans espoir. La douleur du peuple chinois et l’expression des différents maux sociétaux passaient par des films tels que La Divine (1934) et Femmes Nouvelles (1935), où sont explorés misères et désespoirs dans une société qui les broie.
Le cinéma de divertissement apparaît à Hong-Kong, notamment un genre qui restera l’âme de l’industrie à travers les âges : l’Action. L’industrie s’arrête temporairement en 1941, suite aux incendies de Pearl Harbor. La libération quatre ans plus tard, signera la reprise du cinéma.
L’arrivée du communisme suite aux vagues d’immigration et la mise en place de la République Populaire par Mao vient fragiliser l’industrie. Il est désormais interdit de produire des films qui ne font pas la propagande du régime établi.
Les arrivants chinois ne parlant que très peu le cantonais, incitent les studios à produire des films en mandarin pour ce nouveau public. La production de films s’intensifie et les chiffres augmentent. La colonie britannique a fourni un environnement de liberté relative qui a permis au cinéma hongkongais de se développer.
Les films s’exportant aussi énormément en Asie et dans des Chinatown de l’Occident. Après multiples bouleversements, le centre du cinéma chinois devient officiellement Hong-Kong.
II/ Une époque sous tension, un art en construction (1950-1969)
Dans les années 1950 et 1960, Hong Kong est devenue un important centre de production cinématographique en Asie. Cependant, la guerre froide a apporté des tensions politiques et des défis à l’industrie. Les films hongkongais étaient soumis à une certaine censure, car la colonie était influencée par les pressions politiques de la guerre froide. Les thèmes liés au communisme ou à l’espionnage étaient sensibles. Malgré la censure, les cinéastes hongkongais ont développé des techniques pour transmettre des messages politiques cachés.
Ces années-là, les films en mandarin écopent de plus gros budgets que ceux en cantonais car elle est la langue de l’élite politique, mais aussi car avant l’immigration des chinois vers Hong-Kong, leur pays avait des metteurs en scène talentueux. Les films en cantonais sont hélas, des produits bien inférieurs en qualité.
En 1949, un film fait des ravages au box office. Il s’agit de La véritable histoire de Wong Fei Hung, il était un réel pratiquant d’arts-martiaux, et l’acteur qu’il l’incarne est lui aussi un athlète de talent, Kwan Tak Hing. Le film encouragera la production à la préparation de nombreuses suites. Cette saga est très lucrative, les films d’arts-martiaux à cette époque étant des divertissements populaires aux faibles budgets.
Wong Fei Hung est devenue une légende par son immortalisation sur grand écran, multi-interprété jusqu’à nos jours avec Donnie Yen dans IP Man, qui reprend le flambeau de Jackie Chan et Jet Li notamment.
En 1963, les autorités britanniques votent une loi en faveur du sous-titrage anglais pour chaque film. Elles veillent à contrôler les contenus politiques, mais permettent aussi de s’exporter en Occident. Les studios eux aussi se mettent au sous-titrages, mais cette fois-ci pour rendre les films accessibles à tous les dialectes chinois. Un nouveau genre émerge du côté des mandarin, mais surtout chez les cantonais, l’Opéra filmé. Ce genre est aussi nommé huángméidiào, et est porté par le merveilleux film de la Shaw The Love Eterne (1963), classique absolu.
Bien que semblant invisibiliser à notre époque, l’un des plus grands noms est Wong Tin-La, immense réalisateur devenu acteur par la suite, en tournant notamment à 13 reprises chez Johnnie To. Il est impossible de ne pas citer son cultissime Wild, Wild Rose (1960), chef d’œuvre reprenant Carmen et s’inspirant des comédies musicales US. Ce film en mandarin illustre parfaitement la vision que la société hongkongaise a de la modernité, avec cette envie de s’inspirer du mode de vie américain.
Les effets spéciaux dans les films de Wuxia arrivent ces mêmes années, venant s’emparer de grands succès. Les drames familiaux très inspirés d’Ozu viennent aussi rendre éclectique ce cinéma en expansion constante. Malgré l’arrivée de la télévision, Hong-Kong a su s’adapter en proposant des spectacles pour tout public, dans l’optique de ne pas céder à ce nouveau média, car comme dit plus haut, leur envie de l’époustouflant pousse les studios à investir dans les films de sabre, voyant que l’importation des jedaigeki (Wuxia japonais), plaisent au plus grand nombre.
Dès la fin des années 60, d’immenses réalisateurs comme Chang Cheg et Liu Chia-Liang viennent redorer le blason des films d’arts-martiaux qui deviennent plus violents et acrobatiques, avec une énergie aussi bien caractérisée par des mouvements de caméra rapides, fluides et immersifs, que par les chorégraphies des interprètes. La trilogie Un seul bras les tua tous est un pilier de cette nouvelle tendance, sans oublier King Hu, né en Chine, qui a tourné nombreuses de ses œuvres à Taïwan. Il a réussi a s’emparer du Wu Xia Pian en y insufflant sa propre vision d’auteur, venant mêler contemplation aux combats grandioses. Dès 1964, la Shaw prend son envol et devient le plus grand producteur du genre, devant la Cathay.
Dragon Inn (1967) marque le début d’une époque, tandis que Goodbye, Dragon Inn (2004) marquera sa fin (cf. critique du film sur le site).
III/L’essor d’un nouveau cinéma de divertissement : triades et arts-martiaux (1970-1996)
Aucun film en cantonais ne sort en 1972, les studios mandarin les ont remplacé. La Cathay disparait donc, tandis que la Shaw décolle et les films de Kung-Fu sont des succès internationaux.
La télévision n’attendra pas longtemps avant de redonner ses lettres de noblesse au cantonais. Elle diffuse bon nombre de films sur la vie moderne, cette banalité du quotidien plaît aux téléspectateurs, ce succès de taille est un concurrent direct à la Shaw et aux films de Kung-Fu. Le retour des films cantonais au cinéma attire du monde en allant chercher les acteurs ayant eu du succès à la télévision. Ces stars ont souvent le premier rôle dans des comédies. Impossible de ne pas citer Games Gamblers Play de Michael Hui (1974), l’un des plus grands succès du pays au Box Office, satirisant la réalité contemporaine d’une classe moyenne en plein essor, où le dévouement au travail et les aspirations à la réussite matérielle transforment le pays en une puissance industrielle.
Le cinéma cantonais est officiellement de retour, pour le mandarin, c’est le début de la fin. De grands producteurs de l’époque dont Raymond Chow quittent la Shaw pour créer une société de films indépendante : Golden Harvest. Ils s’en servent pour s’émanciper des cahiers des charges et créer de réelles œuvres originales. Le déclin de la Shaw commence et ne peut rien faire face au raz-de-marée de la Golden, qui enchaîne les réussites filmiques et commerciales, notamment avec leur vedette phare, Bruce Lee. Les prochaines décennies s’annoncent radieuses pour ce studio.
Un genre érotique apparait, le fengyue, il se métisse à d’autres registres, n’étant jamais un pur produit de son genre. Difficile de ne pas évoquer le cultissime Ai Nu de Chu Yuan (1972) où l’érotisme est mêlé aux films d’arts-martiaux, bien que souvent croisé aux comédies dans une majorité de production. Les films deviennent plus graphiques, on suggère moins et montre plus, même au niveau de la violence, où Chang Cheh, l’un des premiers réalisateurs à montrer une violence aussi frontale au cinéma, vient donner choquer un pays entier avec son Vengeance ! (1970). Un film encore très gore à notre époque, furieux et tragique.
A la fin des années 70 apparait un nouveau cinéma, où fraternité, honneur, devoir, rédemption et violence sont pierres angulaires d’un genre important dans l’histoire de la colonie : L’Heroic Bloodshed. Bien que le genre fut transcender par John Woo, il a été inauguré par le populaire réalisateur BIS Hua Shan avec Brothers (1979), et est inspiré par le cinéma bollywoodien et plus précisément par Deewaar, dont le Hua Shan est un remake. Totalisant 556 266 HK de recettes au box-office, il est un succès indéniable et les producteurs l’auront compris. Le Syndicat du crime (1986), 7 ans plus tard, élèvera ce cinéma au rang d’aboutissement absolu, la quintessence d’un style naît et continue encore actuellement à prospérer à notre époque dans le cinéma hongkongais, bien que l’offre soit réduite (cf. IV & V).
Le film de Kung-Fu est tellement devenu culte dans l’histoire du cinéma mondial, que les américains s’en sont inspirés pour divers films des années 80 et 90, même en France en se rattachant au mouvement situationniste de Guy Debord : La dialectique peut-elle casser des briques ?. Un détournement marxiste du film de kung-fu Tangshou taiquan dao, où s’oppose cette fois-ci coréens et oppresseurs japonais.
IV/ La Transition vers la Chine, le début de la fin (1997-2019)
En 1997, Hong Kong est rétrocédée à la Chine, marquant un changement significatif dans l’histoire de la colonie. La période de transition a suscité des inquiétudes quant à la préservation de la liberté d’expression et de la créativité artistique.
Les premières années après la rétrocession ont vu une certaine autocensure dans l’industrie cinématographique. Les cinéastes ont évité de traiter de sujets politiquement sensibles pour ne pas s’attirer des ennuis avec les autorités chinoises, bien que des films tels que Made in Hong-Kong de Fruit Chan évoque les angoisses d’une rétrocession imminente en dressant métaphoriquement le testament de la colonie.
Le chiffre d’affaire de l’industrie descend en flèche, perdant au total plus de 850 millions de dollars de 1992 à 2000.
Pendant ce temps, les plus grands réalisateurs tels que Tsui Hark, Ringo Lam et John Woo ont quitté la colonie pour les Etats-Unis, en tournant multiples séries B de qualités inégales. Des chorégraphes aussi les ont rejoint, dont l’immense Yuen Woo-ping, qui s’est occupé des chorégraphies aériennes des Matrix des Wachowski.
Au pays, une poignée d’anciens réalisateurs continuent de tourner des films distinctifs des DTV de masse, tels que Wong Kar-Wai, qui n’hésitera pas à explorer les thèmes de la transition culturelle et d’identité hongkongaise. Les arts-martiaux iront même s’affranchir d’Oscars, grâce à Ang Lee et son Tigre & Dragon notamment, lors de la cérémonie des années 2000.
Les réalisateurs hongkongais cèdent à la Chine Continentale, et John Woo tourne en 2008 Les Trois Royaumes, et revient aux fondamentaux du cinéma hongkongais et de la littérature chinoise, pendant que Tsui Hark revisite l’histoire du pays par les mythes, avec son immense trilogie Detective Dee.
V/ Les résidus d’un Art qui n’est plus (2020 à nos jours)
En 2021, une comité passant en revue tous les films hongkongais est passée, tout film susceptible de porter préjudice à la sécurité nationale peut être censuré. Ne peuvent plus être accessibles les films critiquant le Parti Communiste Chinois ou venant contredire son histoire.
La diffusion de ces films est passible d’une amende d’un million de dollars hongkongais. Les films critiquant le Parti de manière subtile et « entre les lignes », peuvent ne pas être bannit, tels que les Detective Dee de Tsui Hark. Bien que plusieurs auteurs refusent de tourner en Chine (Edmond Pang ou Derek Chiu).
L’une des trilogies les plus populaires du pays, à savoir Infernal Affairs, ne pourrait plus être produit à notre époque, bien qu’encore autorisé et exporté partout dans le monde. Ce triptyque semble représenter métaphoriquement le tiraillement de la péninsule entre la Chine et l’empire britannique, oeuvres schizophrènes, rappelant par la même occasion certains films de Ringo Lam et de John Woo des années 90. Avec cette nouvelle loi, la Chine semble vouloir contrôler la mémoire des plus jeunes, en leur imposant seulement certains types de divertissements, ceux nationalistes. Cette situation crée un climat difficile pour les cinéastes hongkongais, qui doivent jongler avec la créativité artistique et la prudence politique pour continuer à s’exprimer dans un environnement politique de plus en plus restrictif.
Heureusement que certains éditeurs français tels que Spectrum Films rendent immortels des films qui pourraient n’être plus.
Il est impossible de connaître la suite, tant la réussite de l’industrie de la péninsule dépend des coproductions chinoises. Ces derniers années quelques films rassurent les cinéphiles de la péninsule comme Limbo par exemple sorti récemment, qui est un grand succès ayant reçu un accueil critique quasi-dithyrambique, bien qu’il n’ait pas plu à la rédaction d’Un Certain Cinéma. Le ciel hongkongais se dégage-t-il ?