UN CERTAIN CINEMA

[CRITIQUE] Le Syndicat du crime de John Woo (1986)

Quand je pense à Hong Kong, un film me vient en tête. Pour beaucoup de cinéphiles, il est difficile de ne pas penser au côté atmosphérique de Wong Kar-Wai. Je pense qu’en plus d’une sensation, c’est toute la nostalgie d’une époque qui s’éveille en moi. Ce film, c’est le renouveau du cinéma hongkongais, la substitution progressive des scènes de Kung-Fu par des combats à l’arme à feu.

Après plusieurs décennies où le cinéma de ce pays se rangeait du côté des films de commande d’arts-martiaux avec la Shaw Brothers, il était tant qu’une nouvelle génération de cinéastes renouvelle l’industrie. Bien sûr, beaucoup de grands films, et donc de grands réalisateurs il y avait (Liu Chia-Liang, Sammo Hung, et Chang Cheh pour ne citer qu’eux).

Disons que Le Syndicat du crime, c’est la combinaison du côté dramatique exagéré à la hongkongaise, des scènes d’action très stylisées, et d’une relation fraternelle qui représente d’ailleurs, le cœur du film. Toutes ces caractéristiques représentent les fondements d’un genre nouveau : L’Heroic Bloodshed. Ce genre s’étalera de 1979 à nos jours. Le Syndicat du crime, lui, datant de 1986, ne l’a pas inventé, mais popularisé. Le premier Heroic Bloodshed est The Brothers de Hua Shan, film qui a très clairement inspiré John Woo pour le film d’aujourd’hui. Rien que le “Brothers” du titre, illustre un fondamentaux du genre. Les principes moraux de l’Heroic bloodshed sont très proches, si ce n’est similaire à ceux des Wu Xia Pian, mais à une sauce plus occidentale dans l’âme. Ici, on pense considérablement à Melville pour ce qui est de la caractérisation des personnages, avec une utilisation excessive des stéréotypes du genre mafieux. Certains plans iconiques renforcent le côté référencé du film de mafia.

Le metteur en scène maîtrise d’autres genres cinématographiques, tels que la comédie et le drame, il dose de manière intelligente les changements de registre, sans être maladroit et impertinent. On ne rigole pas du drame, et on ne dramatise pas le comique, chaque registre en son temps. Le réalisateur joue avec les valeurs, celles d’antan conservées par des personnages vieillissants, et la nouvelle génération, qui ne les respecte pas. Les traditions se meurent.

John Woo se sert ici de l’action comme prétexte à l’émotion. Un contraste se crée, cette action bourrine, violente et abusée, dénuée de toute subtilité formelle, se confronte à un “presque niais”, typique au cinéma du pays, qui peut sembler hors-temps pour les américains et les européens. Le film fait du cinéma, voire du théâtre dans la construction émotionnelle de ses personnages. Le syndicat du crime est la forme la plus pure et la plus classique du septième art, quoi que nous dise son côté bis assumé, dû à son budget très restreint.

Sans doute pas le film le plus réussi du cinéaste, Le syndicat du crime est un film qui, de nos jours, dégage une certaine nostalgie. La photographie d’un hong-kong à l’atmosphère bleutée, crépusculaire, où se confondent souvenirs d’une époque révolue.

Cette nostalgie passe aussi par un trio fort en symbolique. Ti Lung, grand représentant du cinéma hongkongais des deux décennies précédant ce film, qui vient d’avoir quarante ans, passe son flambeau à une jeunesse d’acteurs qui se crée devant nos yeux : Chow Yun-Fat et Leslie Cheung

Chow Yun-Fat, avant ce film, enchaînait les créations de commande assez médiocre, à l’exception de quelques œuvres, notamment The Story of Woo Viet d’Ann Hui en 1981. En 1986 avec Le Syndicat du Crime, il s’éveille, devient la figure de l’Heroic Bloodshed, sa carrière est lancée. Il est l’avenir de ce cinéma. Même si son âge d’or est passé, il est toujours en activité de nos jours.

Leslie Cheung, est un peu la parenthèse entre les deux, une gloire, courte, d’environ dix ans, qui se termine dans la tragédie. Immense acteur qui était pourtant promis à un avenir radieux. En 2003, il met fin à ses jours en sautant du vingt-quatrième étage d’un hôtel. Il souffrait d’homophobie. Son rôle dans Happy Together de Wong Kar-Wai, n’en est que plus percutant. Dans Le Syndicat du Crime, il semble à l’opposé de ceux qui l’entourent, être sensible, il est l’incarnation et la représentation de la loi. Le Syndicat du Crime est sans aucun doute le film de sa vie avec Adieu ma Concubine et Happy Together.

En plus d’être un acteur hors-norme, il est un chanteur de talent. Il participe à la Bande Originale du film avec des titres splendides, dont un clôturant le film avec brio, dans une explosion émotionnelle fracassante. La quintessence de l’Heroic Bloodshed est là, aucun autre metteur en scène n’égalera John Woo, à l’exception peut-être de Ringo Lam et de Patrick Tam Kar-ming. D’autres réalisateurs dont je parlerai sur Un Certain Cinema.

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