Le premier long-métrage de Cassavetes est un pilier d’un nouveau cinéma américain indépendant, mais aussi un véritable film progressiste, qui contredit les valeurs sudistes initiées par le Code Hays en 1934. À la fin des années 50/début 60, une vague de nouveaux cinéastes essaye de faire changer les choses, de sortir des normes, et de ne plus banaliser le racisme au cinéma. Il est donc lointain le temps de Griffith. Stanley Kramer aussi évoquera la condition Noire aux Etats-Unis avec Pressure Point en 1962, bien avant la Blaxploitation des années 70.
Cassavetes se bat contre cette surreprésentation blanche, pour faire de cette minimalité afro-américaine dans le cinéma, une norme appartenant au passé. Le film fut polémique à l’époque pour la représentation d’un couple non-marié, mais aussi par la liberté sexuelle du personnage féminin, qui est à la recherche de relations sexuelles : deux interdits du Code Hays.
Le film en lui-même brille par sa simplicité et son naturel. Certes, il y a un bon nombre de défauts apparents : le montage semble très approximatif, avec des plans mal raccordés et des règles techniques brisées. On a affaire à un photographe hors-pair, mais un certain amateurisme se ressent au niveau des enchaînements de plans. Ces défauts sont mineurs et inspirent la tendresse. Ils renforcent la qualité majeur du film : son réalisme.
Le film est un descendant direct du naturalisme, mais semble devoir avancer coûte que coûte, même s’il puise au documentaire dans sa recherche de moments vrais inattendus.Shadows reste assez frénétique, illustrant avec brio la modernité d’un jeune réalisateur en devenir.
Le scénario est un prétexte à créer du vrai, à reproduire des scènes de vie qui touchent par leur simplicité, mais comme dit plus haut, l’évocation du racisme reste un sujet d’une importance pharamineuse pour le metteur en scène. Dans ce film, les acteurs, qui sont d’ailleurs des anciens camarades de classe du réalisateur, gardent leurs vrais prénoms. Se connaissant déjà, ce procédé renforce le naturel lors des dialogues qu’ils s’échangent. Les personnages improvisent leurs faits et gestes, ainsi que leurs mots.
Le trio d’acteurs est très bon, que ce soit Ben Carruthers, Hugh Hurd ou la brillante Lelia Goldoni qui illumine chaque séquence dans laquelle elle se trouve. Le film garde une même ligne directive avec un scénario préétabli, même s’il est mouvant. Il s’écrit au fur et à mesure qu’il se tourne, mené par les phrases improvisées des acteurs. La musique l’est également. En effet, Charles Mingus, icône du Jazz, improvise les compositions du film.
Cette ambiance Jazz est absolument somptueuse. Cassavetes nous invite à découvrir les rues de New-York avec une énergie délirante, où l’image et la Bande Originale de Mingus ne forment qu’un, comme s’il nous offrait un avant-goût de ce que nous livreront Scorsese avec Mean Street, et même Spike Lee avec She’s Gotta Have It, dans le futur.
Cassavetes réalise avec Shadows, un film intemporel, qui, malgré ses faiblesses techniques, réussi à émouvoir par la force de son discours et par la sincérité de jeu des acteurs.
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