UN CERTAIN CINEMA

[CRITIQUE] L'incinérateur de cadavres (1969), de Juraj Herz

L’incinérateur de cadavres est une adaptation du roman de Ladislav Fuks. Malgré le printemps de Prague et la grande liberté artistique qui semblait régner, l’URSS intervient lors de la sortie du film. Il est interdit, et ce, malgré son succès au box office lors de ces premiers et seuls jours d’exploitations.  Cette interdiction semble plutôt compréhensible lorsque l’on essaye de décortiquer ses thématiques principale : la déshumanisation et les crimes de masse. L’absence de recul et l’esthétisation de ses sujets ne peut qu’interroger le spectateur sur la nature de ce qui est représenté à l’image.

Le personnage qui nous est présenté, Kopfrkingl, est effroyable, incarnant non pas directement les valeurs nazies, mais s’en servant pour fonder sa propre moralité, et son rapport personnel à cette dernière. La manière dont il s’exprime, ses caractéristiques physiques et son rapport à sa famille, tout renvoie au Fuhrer. Le parti pris de nous présenter un être abominable du point de vue moral, est aussi intéressant qu’il est difficilement acceptable, car à aucun moment cette archétype hitlérien n’est remis en question, tel Lars Von Trier le faisait pour son personnage principal dans The House That Jack Built.


Il est moral selon lui, selon son apprentissage personnel. Pour lui, la mort est une libération, et la vie n’est que douleur et attente désespérée jusqu’au moment de la mort. Il pense faire le bien en voulant supprimer sa famille, il n’est pas forcément pour l’idéologie nazi, mais est convaincu par son raisonnement.

Les actions du personnage principal, bien que suivant les agissements d’Hitler, est bien plus que cela, elles sont la personnification du Nazisme. L’absence de remise en question qui aurait été vu comme une opposition direct de ce parti n’est pas pertinente, car le film montre la création de la déshumanisation et rien d’autre que cela, en étant un véritable objet de psychanalyse. 

Le film est lancinant, nous donnant le temps de s’attacher au personnage de Kopfrkingl, pour que le voir basculer ne soit pas chose facilement acceptable. 

Le film est sadique, son sommet étant l’écho direct aux chambres à gaz. Kopfrkingl pense à des milliers de fours pour libérer les gens de la souffrance, son ami l’ayant convaincu de la justesse d’Hitler. Il parle du système de fours crématoires comme s’il en était le futur inventeur, cette confrontation du réel et de la fiction est malsaine, tant une certaine légèreté et un tel sérieux émanent de la situation.

L’œuvre évoque les travaux de Bunuel et de Dali dès sa scène d’introduction. Kopfrkingl est comparé à un léopard, cet animal libéré des cages, et la succession de gros plans morcelées, montées de manière surréaliste tel Un Chien Andalou, nous prévient par son montage absurde et abrupt qui évoque Eisenstein, d’une menace latente. Ce côté freudien se retrouve aussi dans la mise en scène chirurgicale, cette caméra souvent flottante, incarnant des pensées mélangées, brouillées et reléguées au second rang, tant les agissements eux-mêmes sont le résultat d’un dysfonctionnement d’un système qui dépasse la stade d’une pensée individualisée.

Des images subliminales apparaissent tout au long du métrage, comme des pensées furtives du personnage de Kopfrking qui surgissent de son esprit instable.

D’ailleurs le générique présente des morceaux de papier avec dessus des parties du corps, fragmentées et juxtaposées, telles des pièces de puzzles ; représentant ironiquement et de manière métaphorique les victimes de la Shoah.

L’incinérateur de cadavres est tourné presque exclusivement en courte focale, avec des déformations qui côtoient le surréalisme, cette profondeur de champ rappelle l’intérieur de lieux sacrés, mêlés à celles-ci, une bande son de chœur religieux. Plus le film avance, plus les différents éléments surréalistes se montrent fréquents à l’image, créant un labyrinthe visuel infernal.

Le film a des airs de comédie noire, ce qui accentue l’effet de malaise ressenti. Dans ce film, rien ne semble grave et important, tout n’est que valse macabre. Aucune once d’humanité n’est visible, tout est gris, même la lumière ne l’évoque pas, bien qu’elle soit pureté. Le noir, lui, renvoie au mystère, au non-visible, et que ce soit la pureté ou l’inconnu, tout renvoie à la mort, à la fin de l’humanité. Il faut aimer être déboussolé, n’est-ce pas simplement cela le cinéma ? Il est tellement bon de ressentir des émotions rares, même si pour les atteindre nos propres idéaux doivent être bousculés.

L’expression purement imagée des horreurs de guerre devient un fantasme où voyeurisme se mêle au grotesque, où la sensation devient objet de la curiosité morbide.

L’absence de manichéisme est pertinente et nécessaire tant elle représente une réalité, l’humain est un puzzle, et les différents assemblages forment des esprits uniques, dont personne n’a la clef.

L’incinérateur de cadavre est une œuvre introspective remarquable, définissant avec brio et beaucoup d’ironie la bêtise d’un homme, la déshumanisation liée à la crédibilité d’un discours démagogique, en faisant un parallèle terrifiant avec cynisme à la politique aryenne. Dérangeant et borderline, mais brillant.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *