Agnès Varda est une réalisatrice française, qui, contrairement à beaucoup de cinéastes de la Nouvelle Vague, ne descend pas des Cahiers du cinéma. Elle rejoint ce mouvement par la petite porte, au côté de Jacques Demy, son mari, qu’elle rencontre en 1958, deux ans après son premier film. Il est important de préciser qu’elle est la seule femme du mouvement. Agnès Varda a commencé comme photographe, c’est en 1956, donc soit quelques années avant la Nouvelle Vague, qu’elle tourne son premier film, La Pointe Courte.
LA POINTE COURTE - 1956
Un couple sur le point de se séparer, se questionne dans les lieux que la femme découvre, là où l’homme a été élevé, un petit village de pêcheurs près de Sète, La Pointe Courte. Des pêcheurs de coquillages s’organisent pour défendre leurs droits, les familles ont des tracas et des histoires de voisinage. Le couple est en crise : ils dialoguent. Ceux de La Pointe Courte se réunissent pour les Joutes. C’est une double chronique, un couple et un groupe, dans la lumière éblouissante de l‘été.
La première chose qui saute aux yeux, dans ce film, c’est la photographie. Dès les premières secondes de son premier film, La Pointe Courte, on remarque un soin apporté à la mise en scène, avec un travail maîtrisé sur le noir et blanc. Les plans sont des portraits en mouvement, certains inspireront les plus grands, notamment Bergman.
Le film est avant-gardiste pour deux choses.
Pour ses thématiques, qui seront propres au cinéma de Varda, tel que l’Amour, notamment féminin, qui sera mis en avant pas une phrase forte éloquente prononcée par la femme : « Tu m’as trompée. Alors, moi, j’ai essayé de te tromper. », semblant insinuer que l’amour féminin serait plus fort que le masculin : prémisse d’un féminisme qui sera poussé à son paroxysme par la suite de sa carrière. Les anonymes aussi, ces gens dont on ne sait rien, travaillés comme des personnages documentaires et non de la fiction. La fiction, représentée par des plans très cinématographiques et des dialogues littéraires, vient se confronter à un certain naturalisme, à une envie de parler de la vie des gens. On pense à La Terre Tremble de Visconti notamment, avec cette histoire d’amour routinière, prisonnière d’un immobilisme, confronté au quotidien des pêcheurs de Sète.
Pour l’écho à la Nouvelle Vague noyés dans cette œuvre, qui n’est pas exempte de défauts. Les années 60 en France, seront rythmées par ces dialogues verbeux, poétiques et littéraires. Ici, ils ne sonnent pas toujours justes, mais n’en reste pas moins un film intéressant et important pour l’avenir du cinéma français.
En plus d’être le premier film d’Agnès Varda, c’est aussi le premier rôle de Philippe Noiret, qui deviendra par la suite l’un géant du cinéma, notamment grâce à ses rôles dans des films de Bertrand Tavernier et Marco Ferreri.
Après deux courts-métrages documentaires en 1958, Varda réalise Cléo de 5 à 7, l’un des films les plus importants de la Nouvelle Vague.
CLÉO DE 5 À 7 - 1962
Cléo, une jeune et belle chanteuse plutôt frivole, craint d'être atteinte d'un cancer. Il est 17 heures et elle doit récupérer les résultats de ses examens médicaux dans 2 heures. Pour tromper sa peur, elle cherche un soutien dans son entourage. Elle va se heurter à l'incrédulité voire à l'indifférence et mesurer la vacuité de son existence. Elle va finalement trouver du réconfort auprès d'un inconnu à l'issue de son errance angoissée dans Paris.
Ce film met en scène une Corinne Marchand troublante, tant sa composition sonne juste, elle semble être Cléo, terrassée par la nouvelle médicale à venir : les résultats vont-ils annoncer sa mort imminente ?
La déambulation du personnage de Cléo dans ce Paris, n’est pas bouleversée par des événements frontaux, seuls les signes paraissent la prévenir de sa fin à venir. La mise en scène a tendance à l’isoler, avec des éléments du décor rarement optimistes. Lors du travelling avant lorsqu’elle chante Sans Toi, elle glisse de la lumière à l’obscurité complète, ponctuée d’un isolement par le cadre. Le noir et blanc contraste cette dualité, sans tomber dans un manichéisme outrancier.
Sa descente en ville aussi ne la rassure guère, sous tous ces visages meurtris semblant violer son intimité, tout semble la conforter dans son idée, dans sa paranoïa, même les bâtiments publics la pointent du doigt.
Le film est révolutionnaire par sa continuité, il y a très peu d’ellipse, nous suivons Cléo en temps réel, dans ses angoisses et ses quelques rencontres réconfortantes. Le film est mélancolique, triste mais bercé d’une certaine douceur.
Varda nous raconte aussi l’histoire d’une femme qui s’émancipe de la dépendance masculine, qui casse avec les clichés de la femme devenus routinier dans le cinéma, au profit d’un féminisme libre. Elle n’est la muse d’aucun homme.
Le film met aussi en scène Michel Legrand, qui deviendra très vite le compositeur affilié à Jacques Demy, qui l'accompagne de son premier film en 1961, à son dernier en 1988.
En 1965 sort le premier long-métrage en couleurs d’Agnès Varda, un film pessimiste, mais ponctué d’un travail sur les couleurs remarquables mettant en scène des tableaux impressionnistes en mouvement.
LE BONHEUR - 1965
Un menuisier vit heureux avec sa femme et leurs enfants. Un jour, il rencontre une employée des P.T.T. dont il tombe amoureux. Il aime cependant toujours sa femme, et s'épanouit dans cette situation.
Dans ce film quasi-nietzsche, l’amour représenté par des couleurs luxuriantes, vient se confronter à une vision terrible par son pessimiste, de l’amour. Varda vient nous dire que le bonheur est cumulable. Cet homme est heureux et s’épanouit dans la situation suivante : vivre avec deux femmes. Sans jugement, la réalisatrice nous fait part d’une vision à la moralité glaçante de l’amour : chaque humain est interchangeable. Le thème principal du film, Fugue En Ut Mineur K.546 de Mozart, enferme l’imagerie sensuelle de l'œuvre, dans une bulle empoisonnée.
Cette amoralité a valu au film une interdiction aux mineurs. Par sa noirceur déconcertante et inattendue, Agnès Varda nous livre l’une de ses œuvres les plus puissantes et surprenantes.
Après ce film, Agnès Varda enchaîne les petits succès, semblant plutôt être des essais que des films/documentaires qui se tiennent réellement.
En 1975, après une traversée du désert, la cinéaste revient pour un film centré sur sa ville natale.
DAGUERREOTYPES - 1975
Daguerréotypes" n'est pas un film sur la rue Daguerre, pittoresque rue du 14ème arrondissement, c'est un film sur un petit morceau de la rue Daguerre, entre le numéro 70 et le numéro 90, c'est un document modeste et local sur quelques petits commerçants, un regard attentif sur la majorité silencieuse. C'est un album de quartier, ce sont des portraits stéréo-daguérréotypés, et des archives pour les archéo-sociologues de l'an 2975.
Le documentaire est très intimiste, préférant se focaliser sur une seule partie d’une rue, celle ayant marqué son enfance. Agnès Varda se concentre sur les gens de son quartier, souvent en longue focale, c’est ces gens-là qui l’intéresse, pas l’autour. Elle se concentre sur eux sans contexte, comme des personnes qu’on rencontre lors d’un voyage. La réalisatrice s’intéresse à ce qu’ils font. Elle rencontre des coiffeurs, un horloger, un magicien et bien d’autres personnages attachants.
N’utilisant quasiment pas la courte focale, la réalisatrice fait le choix de ne pas donner aux spectateurs l’impression d’être à Paris, un côté convivial et chaleureux émane de ce quartier.
Aujourd’hui, on regarde ce documentaire avec une certaine nostalgie, avec une nouvelle grille de lecture, 50 ans ont passé, et ces commerces n’existent plus, c’est toute une époque qui s’immortalise à travers cette œuvre.
L'UNE CHANTE L'AUTRE PAS - 1977
où l’apogée du féminisme par Agnès Varda.
Deux jeunes filles vivent à Paris en 1962. Pauline (17 ans), étudiante, rêve de quitter sa famille pour devenir chanteuse. Suzanne (22 ans) s'occupe de ses deux enfants et fait face aux drames du suicide de leur père. La vie les sépare ; chacune vit son combat de femme. Pauline est devenue chanteuse dans un groupe militant et itinérant après avoir vécu une union difficile en Iran. Suzanne est sortie de sa misère et travaille au Planning familial.
Varda se concentre sur deux femmes aux chemins diamétralement opposés, qui se retrouvent unies par le même combat : La légalisation de l’avortement et la contraception. Le film confronte ces deux personnages fictifs à des éléments du réel, comme les actions du MLF. Le développement de leurs idées féministes les libère progressivement. D’ailleurs, le fait que l’une soit chanteuse renvoie à l’utopie, différents moyens existent pour mener un combat, le chant en est un.
Venant se confronter à cela, le monde hippie dont raffole Agnès Varda, qui renvoie immédiatement à la libération sexuelle, mais aussi à toute sorte de contestations.
Varda a toujours aimé parler de la communication entre individus opposés, ici l’une chante l’autre pas, en 1966 dans La créature, l’un parle, l’autre pas.
Varda filme cette lutte de manière positive, avec une mise en scène colorée très expressive, avec des couleurs aussi resplendissantes que Le Bonheur sorti 12 ans plus tôt.
En 1985 sort Sans toit ni loi, Sans doute la fiction la plus naturaliste d’Agnès Varda, accompagnée de l’actrice de talent Sandrine Bonnaire, elle met en scène l’errance et la mort d’une femme. Après ce film, Varda s’intéressera à la famille de Jane Birkin, et plus précisément à cette mère de famille, qu’elle mettra en scène dans Jane B. par Agnes V.
JANE B. PAR AGNES V. - 1988
Agnès Varda n'a pas pris Jane Birkin sur un coup de tête, elle voulait pouvoir faire le portrait d'une femme en fin de jeunesse, c'est à dire quittant la trentaine d'âge. Un âge pivot, un âge où l'on peut raconter un vécu, mais aussi penser à un après. La metteuse en scène parle d'une beauté profonde quand elle évoque Jane Birkin. Une beauté loin des stéréotypes que l'on s'en fait.
Pour Agnès Varda, Jane brille par sa simplicité. La multiplication des comparaisons à l'Art, ainsi que les longues tirades de Varda envers Birkin, nous font comprendre la réelle fascination qu'Agnès se fait de ce personnage.
Agnès Varda préfère la rêverie à la psychologie, pour raconter de la meilleure manière son histoire, elle est obligée de faire des détours surprenants, son point de vue est primordial pour que l’œuvre ait du sens.
La réalisatrice est aussi une poète, elle va intérioriser tous les arts, pour créer une œuvre débordante d'imagination et de créativité. Elle se sert de l'Art pour dresser le portrait d'une femme, elle met en avant ses particularités, pour montrer leur extraordinaire.
Au début du film, la réalisatrice annonce clairement son idée de portrait de Jane Birkin. Elle nous énonce les règles, filme un miroir, et le compare à la caméra, une sorte de ciné-oeil comme dirait D. Vertov. Une caméra qui voit tout, qui est le reflet de Jane Birkin. « Tu ne seras pas toujours seule dans le miroir ; il y aura la caméra qui est un peu moi », Agnès Varda est l'artiste, et JaneBirkin, l’œuvre d'art. A. Varda filme le portrait de cette célèbre chanteuse à travers un miroir, grâce à un travelling faisant rentrer dans le cadre, la réalisatrice de l’œuvre et sa caméra.
Les longues conversations qu'elle entretient avec A. Varda vont aussi la faire changer, d'une personne timide, à une personne assurée. Les miroirs, reflets de l'âme, seront présents toute la durée du long-métrage, parfois même, ils sont déformés. On peut voir par-là que la réalisatrice va s'amuser à déformer, et à modeler J. Birkin, pour mieux la comprendre.
C'est une œuvre hybride qui nous documente et nous fascine grâce à un montage réfléchi et structuré. Ce croisement de différents types de narrations a quelque chose de ludique pour Jane Birkin, mais aussi pour nous, notamment grâce à son aspect labyrinthique. Le montage joue avec Jane et les spectateurs, mais tout en respectant cette actrice-chanteuse. Il y a quelque chose de très poétique qui émane de ce montage. Toutes les alternances entre scènes réelles et fictives, bercées par la voix d'Agnès Varda, nous font prendre conscience de l'étendu du pouvoir de l'Art sur le quotidien des gens, mais aussi son utilité pour tisser un portrait autobiographique cohérent et original.
Agnès Varda interrompt le documentaire suite au succès de Sans toit ni loi, qui lui a permis de récolter pas mal d’argent. Le tournage de Jane B. par Agnes V mis en suspens, elle décide de filmer la famille entière de Jane Birkin dans Kung-Fu Master, qui, comme le titre pourrait le laisser présager, n’est pas un film de la Shaw Brothers. Ce film, qui a divisé la critique, est une sorte de film de vacances, un album photo en mouvement qui sert notamment à immortaliser une certaine jeunesse : SIDA, jeux-vidéos etc…
JACQUOT DE NANTES - 1991
Il était une fois un garçon, élevé dans un garage où tout le monde aimait chanter. C'était en 1939, il avait 8 ans, il aimait les marionnettes et les opérettes. Puis il a voulu faire du cinéma mais son père lui a fait étudier la mécanique. C'est de Jacques Demy qu'il s' agit et de ses souvenirs. C'est une enfance heureuse qui nous est contée, malgré les évènements de la guerre et de l'après-guerre.
Cette docu-fiction est absolument bouleversante. La réalisatrice adopte deux timelines, la première, celle du présent, intégralement en documentaire, où Agnès Varda filme son mari qui se meurt à cause de sa maladie. Jacques est affaibli, condamné, elle n’hésite pas à le filmer de très près, avec des plans rapprochés, elle rend éternel chaque détail de son visage. On est invité dans une intimité qui prend aux tripes.
La deuxième timeline est l’enfance de Jacques Demy, celle-ci en noir & blanc et fictionnelle, même si la cinéaste essaye d’être la plus proche possible des souvenirs de son mari dans ses reconstitutions. Car oui, Agnes Varda a eu l’idée de faire ce film, car chaque soir, Jacques lui faisait lire ses écrits à propos de son enfance. Ces reconstitutions sont accompagnées d’extraits des films de Jacques Demy (“Lola”, “Les parapluies de Cherbourg”…), ce qui renforce le côté testamentaire de l'œuvre.
Ce film, en plus d'être un hommage déchirant envers un réalisateur talentueux, est sans doute l’une des œuvres les plus impactantes de la réalisatrice par sa sincérité et ses partis-pris radicaux. Jacques Demy décède peu de temps après le tournage.
Agnès Varda se consacrera à son défunt mari dans deux documentaires qui succèderont : Les Demoiselles ont eu 25 ans, et L’Univers de Jacques Demy.
La réalisatrice se met beaucoup sur le devant de la scène lors de ces dernières œuvres, toutes des documentaires. La trinité Les plages d’Agnès, Visages, Villages et Varda par Agnes, met un terme à une filmographie magistrale.
VISAGES, VILLAGES - 2017
Je pense que le documentaire le plus important de cette trinité reste Visages, Villages, qui fait écho à toute son Œuvre, un cinéma qui donne la parole à tous les groupes d’individus, et qui les questionne sur différentes problématiques sociétales.
Agnès Varda et JR partent sur les routes de France en quête de rencontres spontanées ou organisées. En voiture et dans le camion spécial de JR, loin des grandes villes, ils combineront leurs deux façons d'aller vers les autres.
Avoir choisi une personnalité jeune et dynamique comme JR pour l'accompagner dans son road trip, est une sorte de passation de flambeau , une occasion de plus pour Varda de parler de la fuite du temps. Une alchimie se dégage de ce duo, malgré tout ce qui les différencie, ils se ressemblent bien plus qu’on le croit. L’Art les relie.
Varda et son équipe arrivent à capter des moments infiniment beaux et précieux, tout comme des événements d’une tristesse inouïe, comme le rendez-vous avec Jean-Luc Godard qui se traduit par une occasion de plus pour le bougre de se mettre des personnes à dos.
CONCLUSION
Agnès Varda nous a quittés en 2019. Elle aura laissé derrière elle un héritage qui est, et qui restera gravé dans l'histoire du cinéma français, mais aussi des fragments d'un combat qui se poursuit : Le Féminisme.
Tous les pitchs utilisés me viennent du site Senscritique.
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