Empty Quarter (une femme en Afrique) est l’une des rares fictions du cinéaste français Raymond Depardon, davantage reconnu pour ses documentaires. Celui-ci met en scène le simple voyage d’un homme en Afrique. Il rencontre une femme qu’il invite dans sa chambre d’hôtel et tombe peu à peu amoureux d’elle. Ils décident ensuite de parcourir le continent à deux.
La majeure partie du métrage est consacrée au regard que porte le narrateur sur la femme. En effet, la plupart des scènes sont du point de vue de la subjectivité du narrateur, il n’apparait jamais à la caméra, seuls nous reviennent ses introspections et réflexions personnelles. Il s’attarde sur l’errance de cette femme qui est admirée, scrutée pour finir aimée. Par ce procédé radical de ne jamais montrer le protagoniste, Depardon fait du spectateur le véritable sujet de son film. En projetant les désirs et fantasmes du narrateur (peur d’être détesté, vouloir faire rire pour rendre amoureux, désir et expérience sexuel,…), Depardon, grâce à cet amour passionné mis en mot avec une certaine crudité et un vocabulaire non retenu, confronte le spectateur à ses propres pensées intimes, aux réactions de tout un chacun devant une impossibilité à communiquer avec l’être aimé. Depardon rend contemplatif d’une part le corps humain et d’autre part les paysages africains et déserts parcourus tout du long.
Empty Quarter peut se classer comme film hétérotopique, science mis au point par Michel Foucault. Une science des espaces utopiques, ou contres-espaces. Des « ailleurs sans lieu » enseignés par le mode du désir. Les salles de cinéma, par exemple, des images en tois dimensions projetés sur un écran en deux dimensions font partie de ces espaces. Ici en l’occurrence, ces espaces hétérotopiques émergent de la présence du narrateur pour les acteurs de l’action mais invisible pour le spectateur. Ce contre-espace est la non présence humaine du protagoniste. Nous avons presque du mal à le spatialiser, il est non seulement invisible mais semble également parfois hors du décor, ou dans des postures que l’être humain ne maintiendrait pas dans une telle durée. Il se pourrait même qu’il y ait des scènes où il répond à des personnages sans que cela ne soit perçu par le spectateur, tel que dans l’une des scènes clôturant le film à propos des tickets pour le transport. Ces contres-espaces à l’intérieur des espaces seraient motivés donc par le désir du narrateur pour la jeune femme, désir constituant le moteur de l’œuvre. Dans ce cas donc, au-delà des espaces filmiques et de la matérialité propre au cinéma, Depardon met en scène « L’homme hétérotopique ».